Mural de Somville au métro HANKAR
Hankar, Auderghem, Belgique
Somville, histoire d’un mural au métro Hankar
(Article de Bruxelas Latinos, reproduit à partir d’un scan de l’article original.)
La S.T.I.B. m’a confié la réalisation de 600 m² de peinture murale à la station Hankar, officiellement inaugurée le 20 septembre 1976. Le travail de réalisation s’est achevé le 30 juillet 1976 et aura ainsi duré deux ans et demi.
Nous ne pouvons que saluer l’initiative de la S.T.I.B., dans la mesure où elle annonce un courant qui, demain peut-être, portera les créateurs vers un public plus large. Notre société, fondée sur l’intérêt privé, dominée par une classe sociale privilégiée et son idéologie, ne favorise évidemment pas l’éclosion d’un art public. L’expression et la diffusion artistiques sont liées au seul « marché de l’art ». Cette situation réduit le rôle social du créateur et tente toujours de l’enfermer au sein d’un ghetto culturel.
L’art public n’est donc pas, dans notre pays, une manifestation quotidienne et normale ; il demeure encore exceptionnel. C’est ce caractère exceptionnel qui a déterminé le choix des thèmes du mural Hankar. En optant pour une attitude réaliste, dans le sens de nos traditions nationales, j’ai tenté, sur ces 600 m² et à travers près de 300 dessins préparatoires, une transposition plastique des contradictions de « Notre Temps » — thème général du mural — ainsi que de la lutte du monde du travail, notamment celle des organisations ouvrières et de toutes leurs composantes, pour une société de justice économique et sociale.
Apparaissent ainsi dans le mural : la foule, dont l’homme au journal ; les motards, qui expriment la « fuite en avant » de ceux qui n’assument pas les luttes quotidiennes et subissent les aliénations suscitées par notre système social à travers la technologie et le culte de l’objet ; la marche de l’humanité vers un monde plus juste ; le cri chilien, symbole des peuples opprimés par l’impérialisme américain ; la répression, illustrée par un Augusto Pinochet monstrueux ; un hommage aux bâtisseurs plutôt qu’aux promoteurs, aux bâtisseurs d’aujourd’hui comme aux constructeurs de la société démocratique de demain ; une manifestation, transposition plastique des luttes sociales et politiques ; un café de nuit où se discute peut-être l’avenir du monde ; un peintre qui s’interroge ; enfin une plage, hommage à Pierre Paul Rubens, qui exalte la joie de vivre et ce pourquoi nous luttons aussi.
Par la couleur, j’ai tenté de créer le climat du jour et de la nuit. L’art mural n’est pas la décoration d’un mur ou d’un panneau ; il doit, dans sa continuité, exprimer au moyen de rythmes un espace architectural et englober la totalité de ses composantes. La mise en place de la composition, notamment grâce à des rétroprojecteurs et à des techniques photographiques, donne l’impression d’un grand mouvement, en accord à la fois avec la fonction même du métro et avec le contenu des thèmes abordés.
Ce mural ne s’adresse pas à un visiteur immobile comme celui des musées, mais au piéton en mouvement, qui doit pouvoir lire l’ensemble depuis n’importe quel endroit où il se trouve. Son but final est d’ouvrir un dialogue avec le public, de communiquer avec lui, de le faire réagir et, plus tard peut-être, de déboucher sur une participation active du public, sur une création collective, sans recourir pour autant à des formes ou à des couleurs faciles, démagogiques, ni à la panoplie ambiguë des formalismes contemporains. À la limite, pour être complet, ce mural de caractère épique devrait parfois se constituer en spectacle total, soutenu par une musique appropriée, des textes parlés ou écrits, des projections… mais ceci est une autre histoire.
Pour réaliser un travail d’une telle ampleur, la constitution d’une équipe de collaborateurs était nécessaire. Réunie en décembre 1974, elle se composait de Marc Bolly, Roger De Wint, Paul Gobert, Peter Schuppisser, Paul Timper et Anne Van Loo. Ces personnalités se sont intégrées de manière remarquable à partir de problèmes précis qui ont déterminé l’apport de chacun. L’atelier expérimental a permis à toute l’équipe de mettre au point la manière d’exprimer le projet. Ce n’est qu’au travers de ce travail collectif, des recherches plastiques et techniques — soit une septantaine de toiles de grand format — que nous avons pu réaliser ce mural.
Roger Somville